Du traumatisme au prédateur… ou à l'effacement : quand nos blessures façonnent nos relations

Du traumatisme au prédateur … ou à l’effacement : quand nos blessures façonnent nos relations

Du traumatisme au prédateur… ou à l’effacement : quand nos blessures façonnent nos relations

Pourquoi certaines blessures influencent-elles nos relations amoureuses ?

Pourquoi certaines personnes reproduisent-elles les violences qu’elles ont subies, tandis que d’autres passent leur vie à éviter tout conflit, au risque de s’effacer complètement ?

Pour d’autres, pourquoi deviennent-ils dominateurs alors que d’autres peinent à poser des limites ? Et pourquoi ces attitudes, qui semblent opposées, conduisent-elles parfois aux mêmes souffrances dans le couple ?

Le traumatisme ne façonne pas un destin unique. Il influence notre manière de percevoir le monde, nos valeurs, nos émotions et notre façon d’entrer en relation avec les autres.

Toutes les victimes ne deviennent évidemment pas des agresseurs. Heureusement, la grande majorité ne reproduit jamais les violences qu’elle a connues. Cependant, lorsqu’une blessure profonde reste enfouie, qu’elle n’est ni reconnue ni accompagnée, elle peut continuer à agir silencieusement et orienter nos comportements.

L’image de l’agneau qui devient loup pour ne plus être mangé illustre l’une des stratégies de survie les plus connues. Mais il existe une autre voie, plus discrète : celle de l’agneau qui fait tout pour ne jamais devenir un loup, jusqu’à accepter d’être constamment dévoré.

Ces deux chemins semblent opposés. Pourtant, ils prennent souvent naissance dans une même blessure.

Le traumatisme non intégré : une blessure qui continue d’agir

Un traumatisme ne disparaît pas parce que le temps passe. Lorsqu’il n’est ni reconnu, ni accueilli, ni élaboré, il laisse des traces profondes dans le corps, les émotions et la mémoire.

Dans les Yoga Sūtra de Patañjali, ces empreintes sont évoquées sous le nom de saṃskāra, des conditionnements qui influencent inconsciemment notre manière de penser, de ressentir et d’agir.

Pour survivre, le psychisme met alors en place différents mécanismes de protection :

  • Besoin de contrôle ;
  • Tendance à l’effacement ;
  • Hypervigilance ;
  • Recherche permanente d’approbation ;
  • Peur du conflit ;
  • Difficulté à faire confiance.

Ces réactions ne sont généralement pas des choix conscients. En effet, elles représentent des tentatives d’éviter que la souffrance ne se reproduise.

Deux réactions fréquentes face à la blessure émotionnelle

Reprendre le pouvoir

La première stratégie consiste à ne plus jamais vouloir être vulnérable. En fait, la personne cherche alors à reprendre le contrôle de sa vie et de ses relations. Elle peut devenir autoritaire, manipulatrice, exigeante ou dominatrice, parfois sans même s’en rendre compte.

Je reconnais avoir emprunté ce chemin à certaines périodes de ma vie. Non pas en cherchant à dominer les autres, mais en devenant particulièrement exigeant envers les personnes qui m’entouraient. Derrière cette exigence se cachait souvent une peur : celle que les choses ne se passent pas comme prévu, celle d’être déçu ou de perdre une forme de sécurité.

Avec le recul, je retrouve parfois dans cette exigence des intonations ou des attitudes qui me rappellent celles de mon père. Sans en avoir conscience, j’ai pu reproduire auprès de mes enfants une forme d’autorité que j’avais moi-même connue.

Ce constat n’est pas toujours facile à regarder. Pourtant, il m’a permis de comprendre qu’entre reproduire ce que nous avons vécu et en prendre conscience, il existe un espace de liberté où le changement devient possible.

Pour revenir à l’agneau, il devient un loup, persuadé que seule la force pourra désormais le protéger.

Faire exactement l’inverse

La seconde stratégie consiste à refuser de reproduire ce qui a été vécu :

  • Celui qui a connu la violence refuse tout conflit.
  • Celui qui a grandi dans les critiques cherche à satisfaire tout le monde.
  • Celui qui a été abandonné accepte parfois l’inacceptable pour préserver le lien.
  • Celui qui a été contrôlé n’ose plus imposer la moindre limite.

Cette réaction paraît plus douce. Pourtant, elle est souvent guidée par la même peur : celle de revivre la souffrance.

J’ai moi aussi emprunté ce chemin. Après avoir pris conscience que j’avais parfois été trop loin dans ma manière d’imposer les choses, notamment auprès de mes enfants et ma compagne, j’ai choisi à certains moments de me taire. Comme si le silence pouvait compenser ce qui avait été excessif auparavant.

Sur le moment, cela me semblait plus respectueux. Avec le recul, je comprends que ce silence n’était pas toujours une véritable écoute. Il était parfois la conséquence de ma peur de reproduire ce que je ne voulais plus être.

Pourtant, se taire ne résout pas forcément les difficultés. Entre imposer et s’effacer existe un autre chemin : celui du dialogue, de l’écoute et de l’expression juste de ce que nous avons à dire.

Dépendance affective : quand l’amour devient une stratégie de survie

La dépendance affective est souvent présentée comme un simple manque de confiance en soi. En réalité, elle constitue fréquemment une stratégie de survie développée très tôt dans la vie.

Lorsqu’un enfant grandit dans un climat de rejet, d’abandon ou d’amour conditionnel, il peut apprendre inconsciemment que sa valeur dépend du regard des autres.

Une fois adulte, le partenaire devient parfois :

  • Une source de sécurité ;
  • Une source de reconnaissance ;
  • Une source de valeur personnelle.

Pour préserver cette sécurité, certains s’effacent progressivement :

  • Ils n’expriment plus leurs besoins ;
  • Évitent les désaccords ;
  • Cherchent constamment à faire plaisir ;
  • Confondent amour et sacrifice.

À l’inverse, d’autres cherchent à contrôler la relation pour calmer leurs peurs.

Quand la peur éloigne celui que l’on aime

La dépendance affective révèle un paradoxe profondément humain : en voulant protéger la relation, nous pouvons parfois fragiliser le lien que nous cherchons justement à préserver :

  • À force de retenir l’autre, on risque de l’étouffer.
  • Pour le fait de s’effacer, on cesse d’exister dans la relation.
  • À force de se protéger, on empêche parfois l’intimité de grandir.

L’amour ne suffit pas toujours.

Il a besoin d’être guidé :

  • Par le respect plutôt que par le contrôle ;
  • Par la confiance plutôt que par la peur ;
  • Par la liberté plutôt que par la possession ;
  • Par la responsabilité plutôt que par le sacrifice.

Les kleśa : quand la souffrance déforme notre regard

Dans les Yoga Sūtra, Patañjali décrit cinq voiles de l’esprit appelés kleśa. Ces mécanismes cherchent à nous protéger, mais peuvent aussi limiter notre liberté lorsqu’ils dirigent nos comportements.

Avidyā : la méconnaissance

Nous ne voyons plus les situations telles qu’elles sont, mais telles que nos blessures nous poussent à les interpréter. Alors nous sommes dans une fausse connaissance et ne pouvons pas voir les choses telles qu’elles sont.

Asmitā : l’identification

Nous finissons par nous définir à travers nos blessures. Alors que nous ne le sommes pas du tout, nous sommes celui qui est allé plus loin et avance.

Rāga : l’attachement

Nous cherchons constamment ce qui nous rassure. Tout doit alors être fait pour ne plus avoir peur.

Dveṣa : l’aversion

Nous évitons tout ce qui pourrait réveiller une ancienne souffrance. Il faut surtout éviter certaines choses, ne plus jamais les revivre.

Abhiniveśa : la peur profonde de perdre

Même lorsque tout semble aller bien, une partie de nous reste sur ses gardes. Tout autour est signe de danger. Ce fut mon cas pendant trop longtemps.

Le couple : un miroir de nos blessures

Contrairement à ce que l’on croit parfois, le couple ne crée pas toujours les blessures. Bien souvent, il les révèle.

Le partenaire devient alors un miroir dans lequel apparaissent :

  • Nos peurs ;
  • Nos attentes ;
  • Nos mécanismes de protection ;
  • Nos blessures encore actives.

Le sujet apparent d’une dispute n’est souvent qu’un déclencheur. Ce qui s’exprime réellement est parfois beaucoup plus ancien. Cela est bien souvent inconscient malheureusement.

Le yoga : retrouver la juste mesure

Le yoga ne propose ni de devenir plus fort que les autres, ni de s’effacer devant eux. En effet, il ouvre une troisième voie : celle de la juste mesure.

Par la respiration, les postures, la méditation et l’observation de soi, nous apprenons progressivement à distinguer nos valeurs profondes de nos mécanismes de survie.

Peu à peu :

  • Le respect retrouve son équilibre ;
  • La générosité cesse d’être un sacrifice ;
  • La protection cesse d’être un contrôle ;
  • La liberté devient confiance ;
  • L’amour cesse d’être guidé par la peur.

Du traumatisme au prédateur : guérir pour transmettre autre chose

Le traumatisme explique certaines réactions, mais il ne condamne personne à les répéter.

Il peut nous pousser à devenir un loup pour ne plus jamais être dévoré.

Il peut aussi nous conduire à nous effacer pour ne jamais faire souffrir.

Le chemin proposé par Patañjali consiste à reconnaître ces conditionnements afin qu’ils cessent de gouverner nos choix. En fait, guérir ne signifie pas effacer son passé. Cela signifie cesser de lui confier les rênes de son présent.

Lorsque nos choix ne sont plus dictés par la peur mais par la conscience, le couple cesse d’être un espace de survie pour devenir un espace d’évolution.

  • À aimer sans posséder.
  • À protéger sans contrôler.
  • À dire non sans blesser.
  • À dire oui sans se renier.

Du traumatisme au prédateur

A nous de trouver notre place pour éviter à la fois d’être un loup ou un agneau.

Nos blessures racontent notre histoire, mais elles ne sont pas obligées d’en écrire la fin.

Publications similaires

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *